CHAPITRE VII
— Que faites-vous là ?
La voix claire, jeune, glaçait par son accent métallique. Une lame. Thierrois, ayant sorti son mouchoir, faisait mine d’essuyer la buée de la lucarne arrière. D’une élégance arrogante, ce garçon le toisait.
— On m’a dit de frotter les vitres, je frotte les vitres.
Il sauta à terre, essaya de donner le change en se dirigeant vers l’écurie, mais le garçon, certainement ce neveu dont l’employé de remise avait mentionné l’existence, le suivit. Thierrois, une fois dans la pénombre chaude des stalles, se mit à courir.
— Hé, l’homme, revenez ici !
Thierrois connaissait à merveille le quartier et choisit de se réfugier dans le jardin du Luxembourg. Le garçon le poursuivait, gagnait sur lui dans cette rue Vaugirard aux lampadaires allumés. Dans les massifs d’arbustes il trouva sa cachette, s’agenouilla, contrôla sa respiration haletante, espérant le décourager, mais peine perdue. Pourquoi ce gandin perdait-il son temps à traquer un voleur des rues surpris dans sa voiture ? Thierrois en avait les quatre sueurs, n’osait croire qu’il avait été reconnu comme étant ce porteur d’enfants auquel on avait confié un nourrisson. Le neveu était-il donc dans le fiacre, ce fameux soir, à proximité de l’estaminet de la mère Bachelin ? En tout cas il ne l’avait pas aperçu. Il l’entendit venir sur le gravier de l’allée et, dans un reflet pâle venu de la rue d’Assas, le vit, penché en avant tel un chasseur sur une piste, le bras droit replié contre son corps et prolongé d’un objet que Thierrois, incrédule, refusa d’abord d’identifier. Poursuit-on ainsi armé d’un pistolet l’auteur d’une tentative de larcin ? Avec certainement la volonté de le tuer ? La silhouette s’éloignait, mais Thierrois préféra se rabougrir encore, prosterné comme un musulman sur la terre glacée. Il y resta une heure, certain que l’autre guettait dans les alentours. Les gardiens annoncèrent la fermeture des grilles, ce qui le soulagea quelque peu, mais il patienta une heure de plus avant d’oser les escalader.
Chez lui, il nota dans un vieil Almanach des Dames les événements de la journée. Comme il le faisait régulièrement depuis qu’il avait reçu cet enfant dans ses langes de riche.
Le lendemain il livra deux poupons aux Enfants Assistés. Il y connaissait les infirmiers, les bonnes sœurs, quelques médecins attitrés. Ainsi il ne perdait pas la trace de ce mystérieux enfant conduit dans la région de Nantes. Sœur Mathilde lui remit la somme habituelle, et ce fut au moment de signer le reçu qu’il retrouva ces deux écailles brunes détachées aux jambes de la roue du fiacre.
— Qu’avez-vous là ? fit la religieuse. Où avez-vous trouvé ça ? Je suis sûre que c’est du sang. J’ai l’habitude, vous savez.
— Je ne sais pas ce que ça fait là, murmura-t-il, envahi à nouveau par ses terreurs nocturnes.
Il signa le reçu, allait repartir lorsque sœur Mathilde le rappela :
— Ce matin d’assez bonne heure, un jeune homme fort élégant, accompagné d’un monsieur plus âgé, vous a demandé. Il voulait savoir où vous habitiez, mais j’ai répondu que je n’en savais rien. Il n’a pas insisté. Vous avez droit à notre discrétion et à l’anonymat de votre besogne.
Sans demander d’autres explications, Thierrois galopait déjà dans les couloirs, les escaliers, croyant perdre la raison. Il n’osait même pas aller se calfeutrer dans son taudis, préférant s’en écarter jusqu’à la nuit. Il se hâta de traverser la Seine, se dirigeait vers Notre-Dame-de-Lorette lorsqu’il pensa à la rue Joubert. À cause de ce Maletère écrasé par une voiture dernièrement. L’acharnement mis par les deux pensionnaires de Geoffroy à le retrouver ne lui laissait que deux éventualités. Soit il s’enfuyait à la campagne pour quelque temps, peut-être quelques mois, mais il détestait vivre en dehors de Paris, soit il essayait de contrer ce danger qui le menaçait. Ce dandy, qu’il appelait le neveu, le poursuivant un pistolet à la main devenait un cauchemar insupportable. Comment lui, simple porteur d’enfants, pouvait-il représenter un danger pour ces deux-là ? Quelles circonstances avaient pu provoquer leur acharnement ? Il avait remis le poupon aux Enfants Assistés. Il s’était montré à la compagnie de location de voitures. Ces langes trop riches avaient excité sa convoitise autant que sa curiosité.
— Ce vieil employé que j’ai traité avec générosité, voilà de qui proviennent mes malheurs. Cet hypocrite cupide a dû leur toucher deux mots de ma visite hier, quand ils sont venus faire changer les fers de leur cheval. Et moi, pauvre imbécile, qui les ai filés dans les rues sans me méfier, sans vraiment me dissimuler. Et, toujours aussi bête, je me fais pincer dans la voiture en train de fouiller les coussins. Ils doivent me prendre pour un « gonsse » de la rousse enquêtant sur la mort de ce Maletère.
Rue Joubert, son esprit déjà perturbé par ses mésaventures s’égara dans des errements confus de superstition. Il pénétrait dans les lieux où un homme florissant avait été renversé et tué par une voiture. Il aurait marché sur la pointe des pieds, se serait presque insurgé contre le bruit, sacrilège à ses yeux mais habituel, d’une voie parisienne reliant la Chaussée-d’Antin à la rue de Comartin. Comment accepter l’indifférence de ces passants ? Il ne savait où situer l’accident. Ce mot d’accident le faisait ricaner en son for intérieur. Âgé de quarante ans, il avait trop vécu dans la tourbe de cette ville pour s’en laisser conter. Un accident ! Un assassinat, oui ! Sinon l’aurait-on poursuivi un pistolet à la main ? Dans l’intention de l’abattre comme un chien parce qu’il s’intéressait de trop près à ces deux messieurs ? La révolte le gagnait. Il ne regrettait pas d’être venu rue Joubert respirer le relent du crime. Il n’allait tout de même pas se laisser lui-même tuer sans se défendre ? Quarante ans qu’il vivait comme un cloporte, acceptant les moqueries, les coups, s’inclinant devant les puissants, ne trouvant sa revanche que dans le trafic de ces petits innocents qu’il charriait dans une boîte sur son dos. Lui-même enfant abandonné, il gagnait sa vie du malheur de ces nouveau-nés. Le dernier recueilli dans sa crèche luxueuse lui avait paru un don du ciel, une possibilité de gros coup pour s’enrichir. Il rêvait d’une guinguette modeste sur les rives de la Bièvre, mais toujours à l’intérieur des murailles de Paris. Il avait commis l’erreur fatale de son existence, celle qui pouvait l’envoyer au diable.
Alors qu’il avançait dans un délire noir d’inquiétude, il aperçut les trois barrières de bois formant un triangle sur la droite de la chaussée. À l’intérieur on avait disposé des pots de fleurs de saison. Des géraniums, des pensées, des primevères déjà flétries par le grand froid des nuits. Il demanda à un commis boucher sortant de sa boutique ce que représentaient ces barrières et ces fleurs.
— C’est là que monsieur Maletère, un bon voisin, a été tué par un fiacre. Écrabouillé. On peut dire avec sauvagerie. C’était un excellent bourgeois qui me donnait souvent la pièce. J’espère qu’on retrouvera le cocher qui a fait ça. Vous pouvez voir la flaque de sang séchée sous les pots de fleurs. Tous les marchands de la rue ont voulu rappeler son souvenir. Chacun a donné son obole.
— Sait-on comment s’est produit l’affaire ?
— Il paraît qu’un jeune homme très comme il faut est venu lui dire que son banquier l’attendait, rue Laffitte, pour une affaire très pressante. Monsieur Maletère a suivi ce garçon. Ce soir-là aucun des lampadaires ne fonctionnait. L’allumeur a prétendu avoir été retardé. Notre bon voisin aurait trébuché juste comme une voiture arrivait, et voilà. Un vitrier qui passait a dit que le jeune homme l’avait poussé sous les roues. Mais, comme il avait bu un coup de trop, personne ne l’a cru.
— Un jeune homme élégant, je suppose. Qu’y avait-il donc de si urgent à sa banque ?
— On ne l’a pas su. Mais, croyez-moi, c’est une perte. Pour le bal annuel des commis de boucherie il me donnait cent francs.
Mais Thierrois s’éloignait, plein d’une nouvelle assurance, ressentant une indignation morale qui le surprenait lui-même après des années d’indifférence.